Thursday, November 10, 2011

DOUBLE PORTRAIT de Marilû Mallet /version francaise





(article publié dans la revue Shomingeki,hiver 2000/2001


a Florence M.C.Nguyen



A la fin de 2, Rue de la mémoire on  entend la phrase que la femme adresse, en  esprit,à I'homme avec qui elle a échangé d'innombrables lettres mais qu'elle n'a rencontré qu'une fois : <<je rêve de continuer à échanger avec toi des fragments de nos vies >. Pendant cette unique rencontre, ils marchent dans les rues de Montréal: elle est une exilée latino-américaine habitant à Paris, il est un juif canadien habitant à Montréal. Tout en marchant, ils parcourent aussi les souvenirs qu'ils se racontent. Chacun de ces souvenirs apparaît coûl me une tranche de vie, comme un petit espace que chacun ouwe pour I'autre. Double portrait, le denier film de I'exilée chilienne Marilû Mallet, est composé, lui aussi, de fragments de deux vies humaines: ceux de la réalisatrice et ceux de sa mère, la peintre Maria Luisa Segnoret. En conversation ou au cinéma" ces << fragments>>ont quelque chose de lieux de mémoire dans les quels on est invité, d'espaces que I'on peut <<cohabiter > pour un temps.

Le film corrlmence avec I'image d'une maison à Montréal qui est éclairée de I'intérieur. C'est une de ces maisons avec le grand escalier qui mène à la porte d'entrée si caractéristiques de Montréal ou, du moins, de I'image que je m'en fais. Plus tard, la caméra parcourt les pièces de la maison. Les tableaux de Maria Luisa Segnoret y sont suspendus sur des murs peints en vert. Chacun de ces tableaux  paraît,à son tour, comme une pièce du grand complexe de la vie d'une personne  qui est comme une maille de récits dont on forge une identité dans une chaîne infinie d'histoires. La voix off de Mallet se fait entendre, tantôt s'adressant à sa mère à la deuxième personne; tantôt coûrme voix narrative qui en parle à la koisième personne. Au début, nous avons le sentiment d'être étrangers à ces biographies mais, aussi tôt, on nous y fait rentrer,et nous participons.

Maria Luisa Segnoret est assise à côté  d'un projecteur en marche. Sur un écran blanc sont projetésdes films des archives familiales.  J'y vois jouer des enfants d'un temps largement révolu. La façon qu'a la vieille damede regarder ces images laisse croire qu'elle se souvient d'histoires et d'événements dont moi je n'apprends que des bribes. Une auke fois on voit un porhait d'enfant quela mère a peint de sa fille. Dans ce double portrait filmique (peintre/cinéaste)il y a, côte à côte, deux images possibles: celle que quelqu'un fait de quelqu'un (Segnoret de sa fille) et l'image cinématographique du film d'archives, mécaniquement prise et chimiquement conservée dont la densité et la beauté ont quelquechose d'aléatoire. Mallet, s'adressantà sa mère, dit en voix off: <<Tu as crééton propre univers, fu as hans posé tes souvenirs et tu les as fixés sur papier.r>

Double portrait est, comme 2, rue de Ia Mémoire, un film sur les souvenirs figés mais aussi sur les souvenirs encore vivants comme la personne qui les raconte. Des photos de famille, des objets tels une boîte à musique que Madame Segnoreta achetée au marché aux puces, à Paris, lorsqu'elle y étudiait, et des extraits de films de famille ou d'archives publiques apparaissentet se cristallisent en témoinsde la vie d'une personne,De plus,la boîteà musique,avec sa petite mélodie qui se répète, a quelque chose de I'uniformité mécanique du cinématographe. Puis,les films d'archives ne seront  plus seulement projetés, comme  d'ordinaire, sur un écran rigide (à partir duquel Mallet les filme), mais aussi sur des rideaux qui bougent.Les lignes alors se courbent, les perspectiveset les corps se distordent. L'angle droit avec ses limites n'apparaît pluscommele souvenir chimiquement conservéet techniquement reproductible. L'écran (dans ce cas un tissuen mouvement) et le film d'archives projeté semblent se dissoudredans un liquide. L'image projetée apparaît presque comme quelque chose d'organiquequi n'est pas reproductible n'importe comment, quelque chose, en outre,qui n'est plus commedét achédu corps vivant,mais le conditionne.

Madame Segnoret est assise devant sa toile. Elle peint. On voit ses mains travailler,mener le pinceau. Par contraste avec leur mouvement, Marilû Mallet, son modèle, est assise, son corps paraît presque immobile. On n'entend que le bruit des pinceaux et le doux wombissement de la caméra qui filme la  peinhe peignant le portrait de sa fille. À un autremoment, on voit comment elle travaille les yeux. Dans un autreplan on  voit les mains de Marilû Mallet reposant sur sesgenouxpendantqu'elle pose,et I'un desplans suivants montre les mains de la peintre,avec pinceau et palette, qui semblent, pendant un moment, suspendues.

Ce qui m'émeut toujours, me déchire parfois même le cæur, ce sont les photos de famille. Une photo dans Double portrait montre Marilû Mallet à l'âge de dix ans alors que, en mémoire, on a encore I'image de la cinéaste adulte posant pour sa mère. Ces vieilles photos ont pour moi une épaisseur et une beauté inexplicables et presquemythiques,qu'il s'agisse de celles de ma propre famille ou d'amis ou,comme ici, de I'album familial de Marie Luisa Segnoret.Les photos de ces gens qui, à présent, ont vieilli ou sont même déjà morts, ont quelque chose de solennel.Je ne peux pas les regarder sans éprouver un sentiment de grand respect devant cet art né comme par hasard,de beaucoup de photographes anonymes qui n'ont jamais eu I'intention d'être artistes.

Dans 2, rue de la mémoire I'homme dit à la femme qu'il voit dans sonvisage, à la fois, la petite fille qu'elle a été et la femme qu'elle est-Depuis quatre ans, cette phrase est gravée dans ma mémoire, coûlme, en général, les motifs des deux films de Marilû Mallet qui se sont condensés et sont devenus comme les thèmes d'une pièce musicale qui me sont restés en mémoire. Je connais ce sentiment.Je I'ai éprouvé en contemplant le visage des gens que je connais et que j'aime: en I'espace de quelques secondes un visage peut rendre visible les différentes périodes de la vie d'une personne.Dans une séquence de Double portrait il s'agit de cela. Cette séquence qui est coûlme le principal motif musical du film, l'amène à son propos: Madame Segnoret a presque achevé le portrait. Dans le tableau, sa fille a presquel'air d'une jeune fille. C'est alors que la caméra fait un mouvement vers la gauche. Elle trouve Marilû Mallet assise sur une chaise. Et c'est là que l'appareil révèle son wai visage dans lequel on peut voir toutes les différentes étapes de sa vie. Pour moi, c'est un des moments les plus émouvants du film, et qui en dit long sur la saisissante difftrence entre voir quelqu'unets'en faire une image.

Une image d'un film d'archives montrele palais présidentiel de Salvador Allende Santiago du Chili.On tire surle palais. Je sais que c'êtaiten 1973 lorsque l'assassin Pinochets'emparadu pouvoir e! avec violence, détruisit pour longtemps les espoirsde liberté et de justice d'un pays. Pourmoi,c'estde I'Histoire, comme I'est la guerre du Vietnam ou tout autre événement historique que je ne connais qu'à travers les livres d'histoire. Pour Maria Luisa Segnoret,pour Marilû Mallet et pour leur famille c'est un événement vécu, une souffrance qu'elles ont éprouvée dans leurscorps et leurs âmes, etqui a changé leurvie de façon décisive. Ellesontdû fuir le Chili, sans doute pour sauver leurs vies,et, depuis lors, vivent au Canada.Cette partie de l'Histoire qu'ellesont subiedans leur corpset dans leur âmese retrouvedans une eau-forte de Maria Luisa Segnoret.On y voit des barreauxet des casques militaires avec des visages étrangeset inquiétants .À un certainmomenton la voit manipulerune presse lourde. Dans cette image, en faisant un travail physiquement épuisant, elle essaie de transposer,avec tout son  corps, I'Histoire qui a presque failli l'anéantir.

Vers la fin du filn, on voit les pièces vides de I'atelier de Maria Luisa Segnoret.Une grave maladie, dont la peintre vient de se remettre, I'a obligée à abandonner la peinture pour un long moment.Dans le dernier plan,on la voit faceà une toile blanche, le regard tourné vers la caméra. La représentatio nde cette femme, souvent vue en mouvement pendant le film, se lige en une image que Marilû Mallet s'est faite de sa mère. Pour la réalisatrice Trinh T. Minh-ha faire des frlms c'est quelque chose comme créer de nouveaux espaces et offrir des accès diverspour y parvenir. La fascination du film de Marilù Mallet provient, elle aussi, d'une semblable manière d'ouwir des espaces dans les quels elle nous invite et dans lesquels il nous est permis d'habiter un moment, peu importe d'où nous venons. Le film se présente avant tout cofitme une émouvante biographie de deux femmes condensée, de façon impressionnante, dans les 38 courtes minutes de sa durée. Mais, de façon plus discrète, transposée dans la poésie du film, se manifeste une réflexion sur le cinéma coûlme possibilité de mémoire, qui me semble être une petite philosophie du cinéma.

Riidiger Tomczak
(Traduit de l'allemand par Monica Haîm)



3 comments:

  1. Merci Rüdiger!
    Marilu

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  2. Merci Rüdiger!
    Marilu

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    1. I have to thank you for finding this french translation.

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